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Aventure en Guyane
à l’époque où la jungle était intacte

10 ans de vie de Robinson en Guyane à une époque ou la Jungle était encore intacte et témoignage sur sa destruction.

Sur le Grand Inini
Attaque d’anaconda
Pendant la mission Saül 1979

Qui dira après cela que la photo est un art de tout repos ? Surtout quand le modèle est affamé et le photographe téméraire ou comment j’ai failli mourir à vingt ans bêtement.

Article mis en ligne le 28 juin 2016

par Christian Voillemont
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Lors d’une mission du Bima sur le Grand Inini lors de la mission Saül, il m’arriva une aventure qui faillit clore ma carrière de baroudeur de manière définitive alors que je venais juste de fêter mes 20 ans.

Avant cette histoire, j’avais vécu quelques aventures intéressantes, comme me perdre en forêt, des agressions d’humains ou d’animaux, des souffrances, des privations. Cela m’avait forgé le caractère, aiguisé les sens et développé en moi, un goût certain pour l’aventure dont j’ignorais encore l’existence, mais que je commençais à deviner. Je m’étais endurci et préparé à ce moment ou enfin j’allais pouvoir me mesurer à une véritable force primitive, brutale et impitoyable.

Cette horrible histoire que j’ai pris un plaisir extraordinaire à vivre, a été l’acte fondateur de ma vie future de Robinson. C’était la première fois que je vivais enfin une chose exceptionnelle comme celles qui m’avaient fait rêver lors qu’adolescent, je lisais des récits d’explorateurs et d’aventuriers. Cette fois, je n’étais plus le lecteur passionné, l’admirateur rêveur, mais le héros, celui qui affronte la bête, qui regarde la mort dans les yeux avec une bonne dose d’inconsciences et qui lui échappe avec panache, sourire aux lèvres, en ne devant son salut qu’à ses qualités et aux talents de tireur d’un piroguier...

Toutes les aventures vécues auparavant, même si certaines avaient été intenses, insensées et avaient failli m’être fatales, n’étaient que des aventures collectives vécues avec des amis ou avec les moyens de l’armée et solidairement avec mes compagnons d’infortune. Aucune n’avait eu autant de force et de puissance que celle-là. Même si je fanfaronne et tartarine en la racontant, elle me fût salutaire, car elle m’apprit une vertu indispensable pour survivre longtemps en forêt, la prudence, quoique...

Entrons donc dans le vif du sujet. Cela se passait en 1979 alors que nous partions en mission à Saül en passant par un itinéraire difficile qui n’avait pas été ouvert depuis 70 ans. Je sortais très affaibli de l’infirmerie où je venais de vivre une chose terrible qui semble toute naturelle à un comptable, un calcul ! C’était d’autant plus étonnant que je n’ai jamais été doué pour les maths même si je fis des études de comptabilité. Il faut préciser que ce terrible calcul était rénal et très douloureux, qu’il m’avait cloué sur un matelas trois semaines, me privant de l’usage de mes jambes. Il était sorti, me déchirant les reins, une semaine avant le départ de la mission. Étant à peine capable de marcher, perclus de douleurs, mais faisant le brave, cachant mes maux, je fis le siège du bureau des responsables du recrutement.
À force d’opiniâtreté et avec un peu de diplomatie, je réussis à me faire accepter dans la mission à laquelle participait l’élite du Bima, toutes sections confondues malgré mon état de faiblesse comme cuistot... Je comptais bien récupérer mes forces et oublier mes casseroles pour pouvoir participer à la marche vers Saül lorsque les pirogues seraient abandonnées.

La remontée du Maroni et de l’Inini se passa sans problèmes et nous nous enfoncions chaque jour un peu plus dans des terres sauvages et vierges à cette époque de toutes traces humaines. On voyait des animaux en quantité, caïmans, jaguars, perroquets, singes, anacondas. Cette rivière maintenant détruite par la chasse, le tourisme et l’orpaillage était à l’époque un riche paradis naturel.

Je me souviendrai longtemps de ce jour où j’aperçus dans la partie convexe d’un méandre un magnifique et très gros Anaconda. Sa taille étant exceptionnelle, sa grosseur record, je voulus le photographier. Un écran d’herbe empêchait de le voir correctement et les piroguiers refusaient de s’approcher par crainte. Alors, faisant fit de l’avis des piroguiers de la fileuse, Balaka et Asson, ignorant les vociférations du caporal, je sautais à l’eau pour m’approcher du monstre et le photographier.

J’avais de l’eau jusqu’à la taille et la berge remontait vers lui et finissait en plage. Il était dans des hautes herbes qu’il avait en partie aplaties. Ses anneaux inextricablement emmêlés laissaient apparaître une tête énorme aux yeux vides. Vide n’est pas le terme exact. Ou plutôt si, une sorte de vide sidéral qui vous aspirait, un vide fascinant qui vous vide de toute pensée et qui aspire votre être. Le vide du néant. Son immobilité était telle qu’il semblait minéral.

N’écoutant que mon inconscience, mais prudemment, sans gestes brusques et ignorant les mises en garde de mes compagnons horrifiés par ma témérité, je m’approchais à quelques mètres de la bête, cadrait. L’action semblait comme suspendue, le temps était arrêté et ses yeux vides m’aspiraient et me fascinaient. Je réfléchissais aux réglages à apporter à mon appareil tout en le surveillant. Impossible de la faire rentrer dans la boîte, trop gros, trop mastoc ! Je devais faire deux photos, la moitié de droite, la moitié de gauche. Soudain un anneau frémit, je vis comme une étincelle s’allumer dans l’oeil du monstre et avant que j’ai compris ce qu’il se passait, avant d’avoir pu finir les réglages de mon appareil photo, il attaqua.

J’étais sur mes gardes et malgré mes douleurs au rein et ma boiterie, j’étais jeune et plein de vivacité. Cette masse énorme, emmêlée, informe et inerte qui semblait inoffensive avait pris vie. La tête du monstre arrivait sur moi à la vitesse d’un éclair, visant ma poitrine. Je me jetais sur le côté droit, me détendant comme un ressort, vers la pirogue qui devait se trouver à une dizaine de mètres. Je vis le monstre changer sa trajectoire pour m’attraper et essayer de me saisir le bras gauche. Je sentis sa mâchoire se refermer sur le gras du biceps, mais sa prise était insuffisante. Emporté par l’élan, d’un geste violent, je me dégageais et je me précipitais vers la pirogue. Il plongea et revint à la charge. Je ne le voyais pas, occupé à bondir vers la pirogue, mais je lisais la terreur dans les yeux des piroguiers et j’entendais leurs cris d’alarme effrayés. Le motoriste avait mis les gaz pour propulser la pirogue vers moi et je fis un bond en l’air, un saut périlleux à ce qu’on m’a dit, pour sauter dans la pirogue. Je vis le bossman faire feu vers moi et j’entendis derrière moi un raffut terrible, des éclaboussements, des cris, des hurlements. Une confusion totale régnait. Tombé la tête la première dans l’embarcation, accroché au plat bord, la tête par dessus-bord, je vis l’être monstrueux qui voulait me dévorer passer sous la pirogue juste sous moi et disparaître au fond de l’Inini dans un trou d’eau rocheux.

À peine remis de mes émotions, on me raconta qu’alors que j’étais en l’air, l’anaconda revint à la charge dans mon dos, sorti de l’eau et essaya une deuxième fois de me happer. Le bossman fit feu sur le monstre au risque de me toucher, mais il, n’avait pas le choix. À l’impact du plomb de chasse ou devant l’approche de la pirogue qui allait le heurter, l’animal abandonna sa charge et au lieu de me cueillir au vol, plongea sous la pirogue qu’il frôla et s’enfonça dans les eaux de la rivière. Il est sur que cette histoire a marqué ceux qui en ont été les témoins, le caporal et les deux piroguiers. Ils en ont été plus marqués que moi. Pour moi ce fût rapide, bref, assez exaltant même si cela m’a foutu avec le recul une trouille bleue qui c’est bien vite changée en extraordinaire histoire à raconter. Je n’ai pas vraiment eu le temps d’avoir peur et je suis assez content de l’avoir vécu même si depuis j’évite soigneusement de passer à proximité des gros anacondas... Moi qui ai toujours eu la phobie des serpents...

Cette histoire fit vite le tour des piroguiers, du Bima, des Bonis, des Indiens et fût longtemps ma carte de visite, j’étais le blanc un peu fou qui s’approchait de monstres redoutables armé d’un seul appareil photo... ce qui n’a pas changé depuis... même si maintenant, j’ai un télé-objectif !

Enrichi et fasciné par cette expérience, j’ai ensuite cherché et retrouvé d’autres personnes qui ont survécu à des attaques de gros anacondas et j’en ai trouvé.

Ce qui m’embête le plus dans cette histoire c’est que vivre une telle aventure ou observer un être aussi fascinant va devenir de plus en plus difficile, voire même impossible. Ils sont tellement victimes de la destruction de leur habitat, de la chasse pour nourrir les « écotouristes » et des kilomètres de filets posés un peu partout pour ravitailler les mines d’or et dans lesquels ils se noient qu’ils deviennent très rares et vont bientôt devenir mythe et légendes.


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