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Aventure en Guyane
à l’époque où la jungle était intacte

10 ans de vie de Robinson en Guyane à une époque ou la Jungle était encore intacte et témoignage sur sa destruction.

Noël 1983, Crique Grand Laussat sur mon abati
Sauvé par un jaguar
Où comment je fis un Pacte avec un jaguar
Article mis en ligne le 28 juin 2016

par Christian Voillemont
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La faim...

À cette époque, j’avais défriché un abattis dans un lieu très isolé à Grand Laussat. J’étais le seul habitant du lieu et il fallait aller à Saut Sabbat où à Organabo pour trouver des voisins. J’étais en retrait de la RN 1, invisible. À cette époque, ils ne passait que quelques voitures par jour.

Noël approchait, la moitié de l’abattis nettoyé et je l’avais planté à la hâte pour pouvoir manger, mais en vain. La pluie constante avait fait pourrir certains semis, les fourmis manioc avaient détruit ce qui avait survécu et aucune récolte n’était possible avant plusieurs mois. La chasse aux papillons, la pêche qui m’apportaient un petit revenu suffisant pour acheter un peu à manger ne marchaient pas et je collectionnais les bredouilles.
J’avais fini mes maigres économies et je rationnais le dernier sac de riz. Je mourrais de faim et la forêt habituellement prodigue de ses bienfaits semblait un vaste désert végétal stérile et sans vie. J’étais faible, la tête me tournait et je devais m’aider d’un bâton pour marcher, car je perdais l’équilibre. Pour aller chercher de l’eau ou me baigner, je devais passer sur un arbre couché et j’ai dû l’équiper d’une rampe pour ne pas tomber tellement ma faiblesse était grande.
Ne comptant que sur le destin et sur ma bonne étoile, je vaquais à mes occupations, plantant, défrichant, pour garder un semblant de moral...

Une forte pluie suivie d’une inondation destructrice détruisit un ponceau en bois qui menait à la route. Je pris un marteau, quelques clous, mon fusil, calibre 12 Baïkal à un coup, le peu de forces qui me restaient et je me rendis dans le marais où je récupérais les morceaux épars de mon ponceau pour le reconstruire. La faim me tenaillait, je coupais un palmier pinot et j’en dévorais le coeur, mais l’effort fourni pour abattre le palmier, dépiauter le coeur m’a coûté certainement plus d’énergie que j’en ai tirée. Enfin quoi qu’il en soit, cela calmait ma faim et mes vertiges.

Un tapir providentiel

Je clouais tranquillement quelques planches quand, soudain, j’entendis des bruits de branches brisées dans un chablis proche. L’arbre étant tombé récemment, les feuilles avaient jauni et séché en restant accrochées aux branches et là je voyais les branches bouger, les feuilles tomber et certaines branches voler en éclat. Je me relevais, pris l’avant dernière cartouche qui me restait dans la poche de mon treillis et je la mis dans la chambre, me cachait derrière un arbre en visant vers le bruit.

La végétation s’écarta soudainement et apparut devant moi un gros Maipouri, un tapir qui fonçait droit devant bousculant tout sur son passage. Je remarquais des griffures sur son dos que j’attribuais aux branchages, je le laissais passer et je tirai juste derrière la patte avant droite à moins de 5 mètres. Ordinairement, je ne chasse jamais et je ne consomme que les produits de mon abattit, agrémenté de quelques produits gâteries telles que fromages, confitures, pain que je confectionnais moi-même... mais là, nous étions presque morts de faim et nous n’avions plus le choix. J’éprouvais à la fois un grand plaisir d’avoir assuré ma survie pour les mois à venir, car j’allais boucaner la viande qui me permettrait de survivre jusqu’à mes prochaines récoltes, mais beaucoup de tristesse à l’idée d’avoir du abattre ce magnifique animal.

À peine l’animal tombé, je me précipitais sur lui, couteau à la main pour l’achever et l’empêcher de s’enfuir s’il se relevait. Il eut quelques hoquets et mourut. Ces blessures sur le dos m’intriguaient, elles étaient profondes et parallèles. Je me penchais pour les examiner lorsque j’entendis derrière moi une cavalcade suivie de feulements inquiétants...

Pacte avec le jaguar

Je me retournais et à quelques mètres de moi, un énorme jaguar me regardait l’air assez fâché et énervé. Aussitôt, je me déplaçais et je mis le tapir entre lui et moi. Mon fusil était vide, il me restait une seule cartouche, du plomb tout petit, du neuf, juste bon pour les petits oiseaux... Avec des gestes lents et en observant le félin qui s’énervait de plus en plus, qui lançait quelques coups de patte en feulant, j’ouvris le fusil, je sortis la douille vide et je mis la cartouche.

Il était hors de question que je laisse le tapir au jaguar même si celui-ci était sa proie. Tout s’expliquait. Le tapir affolé par le jaguar qui le pourchassait et qui l’avait déjà attaqué à voir les griffures, perdant toute prudence, est venu se perdre sur mon abattis m’apportant une chance inespérée de survie... Cet animal déjà condamné, m’a été livré sur un plateau, livré à domicile par le jaguar, le roi de la forêt !

Seul petit hic ! Le jaguar semble peu partageur et, outre le fait que je ne suis pas suffisamment armé pour l’affronter, je ne veux pas tirer un animal si majestueux. L’heure est grave, les secondes durent des siècles, que faire, lui tirer dans les yeux, se battre à coup de crosse et de fusil ? J’ai besoin de la viande du tapir pour survivre, s’il faut se battre, je me battrai. Mieux vaut tomber sous les griffes et les crocs d’un jaguar que mourir connement de faim...

Je le regarde, décidé, je soutiens son regard, il se calme et m’observe. Soudain, je ne sais comment et pourquoi, je me mets à lui parler, d’une voix calme et apaisante. Je m’entends lui dire qu’il est le roi de la forêt, que moi je ne suis pas chasseur, mais que j’ai besoin de la chair du tapir pour survivre. Je lui explique que inexpérimenté, je n’ai pas su planter correctement mon abattis et que j’ai perdu les récoltes qui auraient du me permettre de survivre. Il se calme et m’écoute immobile en me transperçant du regard. Il essaye de lire au fond de mes yeux, de fouiller dans ma pensée, je me sens sondé par la force de son regard.

Je lui rappelle qu’il est un fauve, le roi de la forêt, noble et généreux et qu’il peut aller chasser une autre proie et que s’il m’offre le tapir, que je le protégerais et que jamais je ne le chasserai...

Il me regarde, se dandine de droite à gauche, fait demi-tour et pars tranquillement. Il s’arrête, tourne la tête vers moi, me regarde longuement et pars en trottant.

Je le regarde s’éloigner. Prudent, je reste immobile, écoutant les bruits de forêts au cas où ?
Une fois rassuré et sûr que le jaguar était parti, j’essaie de traîner le tapir hors de la zone marécageuse dans laquelle il était. Impossible de le bouger, trop lourd. Ma femme qui est arrivée au départ du jaguar, attiré par le coup de fusil a peur que le fauve revienne. On essaie de le tirer, trop lourd.

J’entends des cris et des rires qui semblent venir du pont de la route à quelques centaines de mètres. De temps en temps, des Bonis de passage viennent se baigner dans la crique. Ils veulent faire un abattis à Petit Laussat.
J’y vais et je leur demande de l’aide pour tirer le tapir au sec pour pouvoir le découper.

Ils me suivent et arrivent devant le tapir. Là, stupéfaction, ils voient les traces de griffe, les traces du jaguar dans la boue, mes traces. Pour eux, le tapir appartient au jaguar, il faut le laisser là et partir très vite, le jaguar va revenir le chercher. Je leur explique que j’ai parlé avec le jaguar, que le jaguar me l’a donné. Ils lisent les traces, ils voient que le jaguar est arrivé agressif, fâché, ils lisent la colère dans les traces de griffe puis ils voient que le jaguar s’est apaisé et qu’il est parti calme. Ils acceptent de m’aider à mettre le tapir à l’abri et à le découper. Je leur donne de la viande, ils repartent heureux. Je leur dis que j’ai passé un pacte avec le jaguar et que maintenant je les protégerai et que je ne tolérerai aucune chasse au fauve autour de chez moi.

J’allume un feu et je sale et boucane la viande, puis je cuis les côtes au feu de bois et je mange une viande délicieuse et juteuse à souhait. Une orgie de viande, je dévore, j’engloutis tel l’Obélix moyen... rassasié et me savant sauvé, je pars faire une sieste réparatrice pour oublier mes émotions de la journée...

Ce jour-là, j’ai signé un pacte de non-agression avec la nature que j’ai respecté et que je respecte encore de nos jours.

J’ai cessé de fréquenter un chasseur de St Laurent, tueur de jaguar et de tout se qui bouge et je les ai protégé. J’ai eu 5 chiens, des chats, des canards, des chèvres, en liberté bien sûr, et jamais aucun de mes animaux ne s’est fait attaqué malgré qu’une mère jaguar élevait ses petits et passait souvent à quelques centaines de mètres de mon abattis et qu’un énorme puma passait plusieurs fois par semaine au petit matin près de mon carbet. Je les ai protégés des chasseurs avoisinants et ils ont respecté mes animaux. C’était d’autant plus étonnant que tous mes voisins dans un rayon de 25 km se faisaient tuer leur chien et dévaster leur poulailler par les fauves...


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