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La mort dans les yeux ... ou les joies de la vie dans la jungle. Vous découvrirez le plus redoutable des serpents d'Amazonie, le ''maître de la brousse'' appelé grage grands carreaux en Guyane.
Mai 1979.
Avec quelques amis, je viens de passer quelques jours en forêt sur les bords de la route de l'Est, à une quarantaine de kilomètres de Cayenne. Je tiens cet endroit secret pour préserver sa tranquillité et la riche faune que l'on peut observer avec délectation. Un carbet en feuille de palme y est construit en surplomb d'une petite crique poissonneuse. Afin d'éviter les curieux, il nous a fallu marcher près d'une heure en « hors-piste » à la boussole.
Nous sommes sur le chemin du retour et je ferme la marche. Un de mes amis, avec la gracieuseté et la férocité d'un bulldozer, ouvre le chemin bouleversant la végétation sur son passage. Profondément citadin et broussard par accident plus que par vocation, il taille, pourfend le mur végétal exorcisant ainsi la peur qui le tenaille en permanence. Bien sûr, il en oublie de consulter sa boussole et insensiblement nous dérivons vers une zone profondément inhospitalière. Un arbre-mort en tombant a ouvert un passage dans un endroit particulièrement touffu. En cheminant sur son tronc, il est soudain statufié. Sa peau prend instantanément la couleur du marbre et son immobilité est parfaite. Intrigué par ce prodige, je m'approche et c'est là que je le vois.
Une vision sortie droit de l'enfer, l'horreur à l'état pur, l'innommable, l'impensable, la terreur du broussard ! Un grage, mais pas n'importe quel grage, un grand carreau, un grand grand carreau, oserais-je dire. Un bon quatre mètres d'écailles et de crocs et assez de venin pour tuer un régiment, la rapidité de l'éclair et un caractère des moins sociables. Bien sûr, il siffle, rage, en position d'attaque à moins de deux mètres de mon ami. Nous ne pouvons pas intervenir, car le moindre de nos mouvements déclenche la fureur du quidam qui devient de plus en plus menaçant et esquisse plusieurs mouvements d'attaque. Mon ami est sur la trajectoire des plombs, impossible de tirer ! Après de longues minutes d'immobilité totale de notre part, le démon écailleux commence une timide retraite. Mon ami veut en profiter pour prendre la poudre d'escampette sur la pointe des pieds, mal lui en prit, car cela déclenche une nouvelle crise de fureur du reptile. Nous n'avons d'autres solutions que d'attendre et les secondes paraissent des siècles... Puis soudainement, sans raison apparente, le grage part rapidement dans un gros buisson. Il a vu la mort de prêt. Choqué, l'œil vitreux, il reste immobile ne réalisant pas que le danger s'est éloigné. Reprenant l'initiative, nous nous sommes approchés du buisson et nous avons essayé de retrouver le monstre pour l'observer, voire le capturer. Malgré la taille imposante de l'animal, il nous a été impossible de le trouver. Il a disparu aussi soudainement qu'il a surgi.
Nous avons repris le chemin du retour. Encore sous le choc, mon ami est incapable de marcher et nous devons le conduire comme un petit enfant. À l'approche de la route, la forêt a déployé toutes ses ruses pour nous garder en son sein. Tout d'abord, il nous faut franchir une zone marécageuse fréquentée par des gymnotes électriques, ensuite nous devons escalader un enchevêtrement d'arbres morts dans lequel nous observons un autre serpent plus inoffensif et pour en finir, nous devons perforer un véritable mur végétal composé de lianes et d'herbes coupantes et où chaque coup de machette provoque une pluie de fourmis rouges et nous devons battre en retraite... mais ça c'est une autre histoire...
